Compostelle: kilomètre 750

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La via Podiensis

Du Puy-en-Velay à Saint-Jean Pied de Port

Compostelle: kilomètre 750

Pour me lancer sur le chemin, j’ai pris à Paris un métro qui roulait à 40km/h. Un train m’a ensuite menée à grande vitesse à Saint-Etienne, des questions plein la tête, puis à moyenne vitesse jusqu’au Puy-en-Velay. Terminus, tout le monde descend!

Durant les cinq semaines qui allaient suivre, je marcherai seule, entre 5 et 8 heures par jour.

Explorer un territoire

J’irai à travers la campagne et à travers les villes, le long des rivières et sous les routes à grandes vitesse, principalement sous le soleil, mais parfois aussi sous la pluie. Les paysages de la via Podiensis sont merveilleux, d’une intense variété. Des reliefs escarpés, des sous-bois moussus, de rugueux champs de mais, des terres fertiles et grasses, des plaines monotones plantées de châteaux d’eaux et d’éoliennes.

Les régions se suivent et ne se ressemblent pas. On traverse la France des cabines téléphoniques et des P.T.T. Des territoires fiers, aux racines profondes.

Kilomètre 750

Se reconnecter à ses émotions

Transformée en petite tortue placide, je ne dépasserai pas les 5km à l’heure et porterai sur mon dos l’essentiel. Le poids et l’utilité de chaque objet devient vite la question critique quand on est auto-subsistant. On apprend à mieux se dépouiller. On “consomme malin”, on ramasse, on remplit, on mutualise, on partage.

Je laisserai derrière moi mes amis, mes amours, mes emmerdes 🎶.

Je n’ouvrirai pas un journal, n’allumerai pas une radio ni une télévision. Une information ne chasserai plus l’autre. J’ouvrirai mes yeux encore plus grand sur le vrai monde, celui qui nous entoure et qui n’intéresse pas les médias.

Je vivrai au rythme du soleil, comme on le fait dans les pays lointains. Je détaillerai les couleurs changeantes du petit jour, je fermerai les yeux pour mieux écouter le chant des oiseaux, je m’assiérai sur un talus pour regarder avec dévotion mes chères vaches – objets d’un amour irraisonné. Je m’interrogerai sur les secrets de la nature et de l’âme humaine. Je penserai par moi-même. Je cultiverai mon jardin intérieur.

Il ne s’agit pas d’une simple randonnée.

Dépasser ses limites

Cahin caha, le marcheur arrive chaque soir à bon port mais il pense ne jamais pouvoir repartir. Trop mal, trop sommeil, trop loin. Incompatibilité d’humeur notoire avec ses chaussures, avec son sac à dos et son 15e sandwich au jambon… Et chaque matin il repart, malgré les ampoules, malgré le froid, la pluie ou les coups de soleil. Le bonheur est au rdv dès les premiers kilomètres. Ai-je vraiment pensé quitter le Chemin?

Mon premier défi était physique. Mon Everest à moi avait été jusqu’alors de m’inscrire à une course à pied dont j’avais fais péniblement la moitié, sans passer la ligne d’arrivée. 10 kms alors me paraissaient si insurmontables…

Mes proches n’ont pas osé me décourager avant de partir. Mais ils étaient inquiets: “- Tu nous donneras des nouvelles? – Oui, si j’ai du réseau…”. J’ai atteins une étape, puis une deuxième. Une semaine est passée. Puis les premiers 100kms. La moitié de mon parcours. A Saint-Jean Pied de Port, j’ai franchi la porte Saint-Jacques: kilomètre 750.

J’ai appris à dialoguer avec mon corps et à croire en ses ressources. Je le considère désormais comme un allié solide. Nous avons fait la paix.

Repenser son humanité

J’ai crû marcher seule. Disons plutôt que je suis partie seule, à la recherche d’une certaine forme d’isolement. “Sur le chemin – m’a confié Serge Hospitalier à Cahors – la rencontre la plus dure, c’est avec soi-même”.

Socialement, on passe une partie de sa vie à construire des barrières pour mieux se protéger. Je me suis appliquée consciencieusement à dissimuler mes émotions pour suivre les règles, pour me sentir plus forte et donner le change.

Lorsque marcher est le seul moyen d’atteindre un objectif, on ne triche pas. “Personne ne me verra si je prends un bus, ou si je lève le pouce…? Et si je faisais porter mon sac à dos…?” L’engagement est moral. Un défi de soi à soi-même pour tester ses limites. 

Pour répondre à ses besoins il faut savoir les nommer – “j’ai mal, j’ai faim, je suis fatigué, j’ai besoin de toi”. Il faut oser demander quand on manque et que la prochaine ressource est à 10kms alors que tu en as déjà parcouru 15. Il faut aussi pouvoir donner quand les autres manquent et qu’ils n’osent pas.

J’ai compris que mon humanité résidait en mes émotions et à ma capacité à les exprimer. Alors j’ai lâché prise. 

Je n’attendais pas l’aventure humaine sur mon chemin.

Comme sur de nombreux sentiers de randonnées, on ne manque jamais de se saluer, de s’adresser un petit mot. On se tutoie. On se sourie. La communication est simple, directe, bienveillante.

L’écart des générations est un préjugé qu’on oublie au fil de ses rencontres. Le bonheur, ça conserve. On a tous vingt cinq ans sur le chemin.

On se dévoile, on se confie, on rit, on se donne des astuces de marcheurs au long court.

Chaque marcheur devient une malle qu’on se hâte d’ouvrir pour savoir ce qu’elle contient? Ce qui est important pour tes compagnons de route devient important pour toi; ce qui est important pour toi devient important pour eux.

J’ai repensé mon individualité pour mieux vivre en groupe. Choisir le moment de m’ouvrir, pour m’ouvrir mieux. J’ai appris à me réjouir de mes rencontres et aussi à me séparer. Reprendre la route en me nourrissant de jolis souvenirs pour mieux en créer de nouveaux.

Mes compagnons de route ont été des visages, des prénoms, des confidences, du soutien, des regards, des instants d’émotion, des fous rires, des sourires.

A vous – Olivier, Futoshi, Jorge, Maggy, Jessica, Claude, Jean-Claude, Valentine, Wylliam, Mary, Nicolai, Stephen, Hélène, Brigitte, Michel, Francis, Joël, Ken, Mann, Camille, Gisèle, Gérard, Pierre, Louis, Robert, Jenny, Mark, Herbert, Ian, Colin, John, Philippe, Sylvie, Michel, Reine, Vincent, Richard, Jany et Andréa, Anne, Cécile, Corinne, Anne, Jeannine, Vincent, Martine, Pascal, Christian, Isabelle, Alejandro, Bernard, sans oublier ma chère Association Pédale Douce – merci d’avoir fait de mon Chemin une parenthèse si précieuse.

Kilomètre 750

Expérimenter la spiritualité

Sur le chemin de Compostelle, nous partons tous marcheurs.

Nous apprécions la beauté des monuments sacrés. Nous respectons la foi de ceux qui l’ont. Nous faisons silence. Nous allumons un cierge, pas vraiment par conviction, mais pour la grâce du geste et le plaisir enfantin de voir vaciller une lumière et de passer le doigt dedans jusqu’à ce qu’on se brûle. J’ai ressenti très vite le besoin de me poser au moins une fois par jour dans une des innombrables chapelles du parcours.

On s’étonne des petits cairns de pierre qu’on trouve au pied des calvaires qui rythment une étape. Et puis un jour on ramasse un petit caillou pour le prochain. Une petite pensée pour un proche, on dépose le caillou sur ceux des autres marcheurs. Et puis on se surprend à en avoir toujours un de prêt. 20g de plus dans la poche mais une légèreté dans le coeur.

J’ai senti que quelqu’un ou quelque chose ne laisserait pas les chiens me mordre les mollets, les chasseurs se tromper de cible à mon passage ou les pervers ouvrir leurs imperméables quand je traverserai une forêt. En arrivant à Saint-Jean Pied de Port, j’ai été déçue de ne rien ressentir en passant la symbolique porte St Jacques. J’ai été presque rassurée lorsqu’en pénétrant dans notre Dame du Bout du Monde – la petite Eglise si justement nommée de la rue principale – je me suis soudain sentie écrasée d’émotion. Les cierges piqués dans un coin sombre du petit édifice m’ont bouleversée, Je me suis sentie douloureusement heureuse.

Beaucoup d’entre nous arrivent pèlerins. Je suis devenue pèlerine.

Opt-saint-jean2

Un parcours, des épreuves: mon chemin initiatique

J’ai obtenu une victoire sur le doute, la douleur, la fatigue, le froid, la peur, l’ennui et l’attaque des microbes. J’ai découvert l’endurance. J’ai pris conscience qu’une opportunité peut ne pas se représenter. J’ai ressenti l’instantanéité. J’ai compris l’humilité; ce qui semble acquis peut t’être repris en un clignement d’oeil. J’ai mis ma méfiance au vestiaire et j’ai perdu le ticket. Je suis rentrée un peu plus libre.

J’ai raccroché mon bâton, le coeur réchauffé. Je suis revenue à l’essentiel. Je me suis recentrée.

Compostelle est un cadeau et comme tout ce qui est beau ou bon, on a envie de se resservir. Dans ma façon d’apprécier la vie, il y aura pour moi un avant et un après Compostelle. L’envie de devenir meilleure. Et surtout de repartir!

Si tu veux connaitre les petits trucs qui m’ont aidée à me préparer matériellement, que tu te demandes que mettre dans ton sac à dos et comment le charger? Si tu veux en savoir plus sur le GR65, les trésors de son patrimoine, ses bonnes adresses, ou découvrir les anecdotes de mon itinéraire, sa galerie photo et sa bande originale, suis les liens suivants:

Kilomètre 0Que mettre dans mon sac à dos? • Journal d’étapes Le gîte et le couvert Playlist Compostelle

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13 Commentaires "Compostelle: kilomètre 750"

100

Visiteur
7 janvier 2017 19 h 09 min

Wonderfully low-key. Nice work!

Visiteur
15 décembre 2015 9 h 59 min

Une jolie pèlerine au sourire ensoleillé 🙂

Visiteur
8 décembre 2015 5 h 39 min

Compostelle : un beau chemin de vie …

Visiteur
8 décembre 2015 1 h 49 min

Bravo, sûrement une belle aventure! Tu me raconteras.
Tu es sur Paris actuellement? Si oui, passe moi ton adresse pour te faire envoyer Les routes du miel. Bonjour d’Argentine.

Visiteur
7 décembre 2015 22 h 21 min

Une seule envie, quand on y a goûté: le refaire! Un bonheur, avec en prime de belles rencontres! Pico

Visiteur
7 décembre 2015 11 h 39 min


Magnifique sourire! 🙂

Visiteur
6 décembre 2015 19 h 48 min

Tu m’as vraiment donné l’envie de le faire ! Encore un grand bravo ! Gros bisous.

Visiteur

J’ai presque versé ma larme… Bisous

Visiteur
6 décembre 2015 11 h 01 min

Superbes photos et magnifique périple… un grand bravo!

Visiteur
6 décembre 2015 10 h 30 min


On voit bien qui porte le sac à dos… :-))

Visiteur
6 décembre 2015 10 h 28 min


Joyeux anniversaire Charlotte… joyeux anniversaire! :-))

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